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Grégory Charles publie un texte d'une grande puissance sur la tendresse qui récolte des centaines de partages

Par NTD

Grégory Charles est doté d'une grande sensibilité et d'une plume magnifique. Il nous l'a prouvé une fois de plus, vendredi, en publiant sur sa page Facebook un texte sur le thème de la tendresse qui est en train de faire le tour du Web.

Voici le magnifique texte que Grégory Charles a publié sur sa page Facebook, vendredi:

Il y a 57 ans, aujourd’hui, plus de 200 000 personnes convergeaient à Washington pour entendre #MartinLutherKing prononcer les mots : « I have a dream ». Ils réclamaient la liberté. Ils réclamaient l’égalité. Ils exprimaient le désir universel des êtres humains d’être traités avec respect, avec compassion, avec dignité et, je crois, avec tendresse.

Oᴜʙʟɪᴇʀ ʟᴀ ᴛᴇɴᴅʀᴇssᴇ

Comme c’est le cas pour la plupart des gens, ma vie est le résultat des désirs, des gestes, des actes, des réalisations, des succès et des échecs que j’ai vécus, que j’ai provoqués et souvent essuyés. Ma vie est aussi le résultat des interventions soutenues et souvent salutaires de mes parents, mes héros, de mes amis, de mon épouse et de ma fille, de mes collègues de travail, de mes mentors et de mes professeurs. Oui, de mes professeurs. En cette année exceptionnelle tant pour des raisons sanitaires que sociales et historiques, j’ai beaucoup pensé aux professeurs qui m’ont aidé, quand j’étais plus jeune, à penser, à comprendre, à discerner et à agir.

Cet été, un professeur m’est revenu en tête. Il appartenait à une congrégation religieuse. Cela ne le disqualifie aucunement et ne le définit que partiellement. Louis-Philippe n’était pas un enseignant ordinaire. Il n’était pas un humain ordinaire. Il était fort en mécanique. Il était encore un bon athlète pour son âge. Il enseignait l’allemand, le latin et le grec. Il s’occupait de notre équipe de Génies en Herbe. Il construisait des modèles réduits de théâtres et d’amphithéâtres romains. Et il adorait la musique.
Il était infatigable. Tous les jours, il me proposait quelque chose à lire, quelque chose à écouter. Il faisait des nœuds dans ma cravate pour que je n’oublie pas de vérifier une information, de consulter un livre, de vérifier sur micro-fiches les détails d’un événement ou d’un sujet auquel il avait précédemment fait allusion.

Il était, me semblait-il, un professeur humaniste. Comme #Érasme, comme #PicdelaMirandole, comme #DaVinci. Jamais il ne nous rabaissait. Jamais il ne nous faisait sentir inférieurs. Jamais il ne nous prenait en pitié pour nos carences de savoir. Il agissait comme si nous devions savoir ou comme si nous allions retenir ce que nous ne savions pas. Il souriait peu, riait peu et semblait toujours à la course.
Il nous faisait lire les #Catilinaires de #Cicéron.
« Quousque tandem abutere, #Catilina, patientia nostra. Quamdiu etiam furor iste tuus nos eludet. Quem ad finem sese effranata iactabit audacia ».
« Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? »
Ces célèbres mots de Cicéron offraient à Louis-Philippe l’occasion de nous parler de la République romaine. De la fin annoncée de cette république. Catilina, un ploutocrate vicieux, avide de pouvoir, tentait de convaincre la population de Rome de l’élire comme consul. Il affirmait que le système politique romain était brisé, corrompu et que seul lui savait comment remettre la république sur ses rails. Ça ne vous fait pas penser à quelqu’un? Un millionnaire vicieux qui affirme que lui seul sait comment régler les problèmes?
L’histoire, dans les faits, était bien plus compliquée. Catilina et Cicéron étaient de vieux rivaux. Catilina avait été trouvé coupable d’un crime sexuel contre une jeune personne qui était la sœur de l’épouse de Cicéron. Catilina, ayant corrompu les juges, avait été acquitté. Cicéron et Catilina, il va sans dire, n’étaient pas de bons amis.

Puis Catilina, ne parvenant pas à briguer le consulat contre Cicéron, était devenu l’architecte d’une conjuration contre le Sénat romain. C’est Cicéron qui, par des attaques oratoires désormais célèbres, avait alerté la population de Rome. Catilina, richissime criminel se présentait comme le représentant de la populace, mais sa manigance échoua. Il mourut éventuellement sur le champ de bataille.

Louis-Philippe nous demanda d’oublier le spectaculaire de l’histoire et de retenir l’essentiel. - Catilina était une crapule, un escroc, avide de pouvoir et de richesses. Il devait être arrêté. Mais il avait raison. La République était bel et bien brisée et d’ailleurs, quelques années plus tard, un certain Jules César traversera le Rubicon et donnera à cette République son coup de grâce. Cicéron était du bon côté de l’histoire, du côté de l’espoir et de la lumière, de la décence et du droit, mais il aurait dû voir que la République ne devait pas être préservée telle quelle. Elle devait être refaite, réparée, repensée, réinventée.

Je me rappelle d’avoir demandé à Louis-Philippe comment Cicéron, un homme brillant, un orateur sans égal, avait pu être si aveugle et se tromper à ce point.

- Il n’a pas vu les signes du déclin. Au début du dernier siècle avant Jésus-Christ, les Romains sont passés de l’amour de la patrie à l’atrophie. Ceux qui étaient prêts à mourir pour Rome, 50 ans plus tard, préféraient engager des mercenaires pour défendre leurs intérêts. Les Romains, en 50 ans, sont passés de l’amour du théâtre aux courses de chars, aux naumachies et aux batailles de gladiateurs. Ils étaient les conducteurs de leur civilisation. Ils sont devenus des passagers. Et puis…

Et puis quoi? Nous étions tous pendus à ses lèvres. Nous étions des garçons de 15 ans très curieux, mais pas très virils. Nous étions sur le point d’apprendre quelque chose de grand, de capital qui allait peut-être orienter nos choix de vie, de carrière. Il y avait parmi nous, dans ce petit groupe d’une dizaine de garçons imberbes, de futurs ingénieurs, de futurs avocats, de futurs artistes, de futurs politiciens, mais surtout de futurs citoyens engagés. Si Louis-Philippe nous dévoilait ce que ces acteurs de l’histoire avaient oublié, nous, en revanche, nous ne l’oublierions pas.

- Et puis ils ont oublié la tendresse.

La tendresse. À 15 ans, la tendresse, c’est un mot. Un mot qui rappelle notre mère qui nous prenait dans ses bras quand on se faisait mal. C’est sa main dans nos cheveux quand quelque chose ne s’était pas passé comme prévu. C’est son sourire qui voulait dire que si personne d’autre au monde ne nous comprenait, elle savait exactement qui nous étions.

C’est plus tard que l’on comprend que la tendresse, c’est encore plus fort que l’amour parce que l’amour naît du désir, de l’appartenance, du besoin. Mais la tendresse, c’est tout petit, c’est un soupir, ce n’est presque rien. Et pourtant c’est tout.

La tendresse, c’est cet allemand qui a traversé l’Europe avec son clavier et qui est débarqué devant le Bataclan après les attentats d’il y a quelques années en France pour jouer Imagine de #JohnLennon.
La tendresse, c’est ce noir américain qui, au beau milieu d’une manifestation monstre de #BlackLivesMatter, a pris un policier blanc grièvement blessé sur ses épaules pour le mener en lieu sûr.

La tendresse, c’est souffrir quand l’autre souffre, avoir mal quand il a mal, pleurer quand il pleure.
Ils ont oublié la tendresse.

Louis-Philippe doit se tourner dans sa tombe. Il y a 50 ans, nous écoutions des télé-théâtres les dimanches après-midi. Voilà, 50 ans plus tard, que nous regardons des courses de chars, de Formule 1. S’il n’était pas déjà mort, Louis-Philippe en rirait.

Et puis ce Catilina des temps modernes, Trump, est comme une mauvaise adaptation du film qu’ils ont produit 50 ans av. J.-C. Corrompu comme Catilina, mais dans le remake, c’est lui le Consul, c’est lui le Président.

Au final, ce n’est pas Trump, ce n’est pas le mouvement d’extrême droite qui souffle sur l’Europe, les régimes tyranniques qui s’installent un peu partout qui auraient accablé Louis-Philippe, c’est l’absence de tendresse. Les mots qu’on se crie en lettres majuscules sur les réseaux sociaux. Le traitement qu’on réserve à nos aînés et qui a, au cours des derniers mois, coûté des vies. Le manque d’égards que l’on a pour les enseignants, les soignants, les aidants. Notre indifférence et parfois notre mépris pour les millions de migrants qui parcourent la planète et qui échouent sur nos berges, dans nos vies et qui rêvent malgré tout de réussite et de bonheur. Cette habitude binaire que l’on a de juger, de se juger sommairement, mais de façon définitive. Les limites de notre capacité d’écoute, de compassion, de pardon.

La pandémie de Covid-19 nous a forcés cette année à nous tenir loin de ceux qu’on aime et plusieurs s’en plaignent, avec raison. Pas de bises, pas de câlins. C’est difficile. Mais nous avons une excuse, c’est par mesures sanitaires.
Quelle sera notre excuse, si comme nos prédécesseurs romains, en ce début de siècle trouble, nous oublions la #tendresse? »

Il y a 57 ans, aujourd\u2019hui, plus de 200 000 personnes convergeaient \u00e0 Washington pour entendre #MartinLutherKing...Posted by Gregory Charles on Friday, August 28, 2020

Source: Facebook Grégory Charles · Crédit Photo: Facebook Grégory Charles